Fatigue émotionnelle et souffrance éthique

Les travailleur·ses sociaux connaissent bien souvent un niveau élevé de fatigue émotionnelle dans l’exercice de leur activité. Cette fatigue est générée par l’effort fourni pour garder une posture contenante, stable et rassurante auprès des personnes qu’ils et elles écoutent, accompagnent et orientent. Faire face à un public en situation de vulnérabilité, voir de détresse, entraîne inévitablement un certain niveau de fatigue émotionnelle qui peut être régulé s’il n’est pas trop élevé. Mais un niveau de fatigue émotionnelle trop important peut conduire à l’épuisement professionnel. Alors on peut se demander quels facteurs augmentent la fatigue émotionnelle jusqu’à la rendre insupportable ?

Dans les groupes d’analyse de pratiques que j’anime, je constate que la fatigue émotionnelle est fortement accrue par le manque de solutions d’aide concrètes pour les personnes. Le tiraillement entre les moyens disponibles pour aider et la détresse croissante des publics accueillis génère une véritable souffrance éthique chez les travailleur·ses sociaux. Dans cet article je propose un éclairage sur les liens entre la fatigue émotionnelle et la souffrance éthique, ainsi que sur les leviers pour agir.

La fatigue émotionnelle et le risque d’épuisement professionnel

Les professionnel·les du travail social sont quotidiennement amené·es à réguler leurs propres émotions face à des situations de détresse parfois extrêmes. Par leurs pratiques et leur posture, les professionnel·les permettent d’accueillir et de contenir la souffrance humaine. Ecouter des récits de vie traumatiques, accueillir des pleurs, craindre des passages à l’acte suicidaire, tout cela fait partie inhérente du travail social. Tout comme faire face à l’insistance des personnes en demande d’une aide matérielle concrète, à leur énervement, et à leur colère parfois du fait de l’absence de réponse favorable.

Ce travail de régulation émotionnelle demande un effort de la part des professionnel·les. Et l’accumulation de situations générant des émotions fortes, sans repos suffisant, peut conduire à l’épuisement. Cela peut se manifester de différentes façons : fatigue intense, irritabilité, ruminations mentales, troubles du sommeil, difficultés à se concentrer, impression de ne plus arriver à gérer le quotidien…. Si la fatigue émotionnelle conduit à l’épuisement, c’est que ces professionnel·les sont trop souvent dans des situations de souffrance éthique.

La souffrance éthique, une source aggravante de la fatigue émotionnelle

Les professionnel·les du social sont tiraillé·es entre les besoins de leur public en situation de vulnérabilité et le manque de moyens pour répondre favorablement à leur demande.

La souffrance éthique prend précisément sa source ici : dans le conflit entre d’une part, le sens moral, les valeurs, les principes mêmes du métier (porter secours, aider…) et, d’autre part, l’impossibilité matérielle d’aider par manque de moyens financiers, d’hébergement d’urgence, de logement, d’emploi… La souffrance éthique se manifeste par des sentiments de culpabilité, de honte, un manque d’estime de soi. Pour lutter contre ces ressentis désagréables, des tentatives de mise à distance sont mises en place pour ne plus ressentir la souffrance, la sienne et celle des autres . Ces tentatives peuvent être la minimisation, le déni, la recherche de « coupables » à l’origine de la situation, la sur-activité ou hyper-activité – sorte de fuite en avant dans le travail, la consommation d’alcool ou de médicaments… Ces stratégies individuelles permettent d’éviter de « trop penser » mais elles sont couteuses pour la santé. En contraignant le corps et l’esprit, elles empêchent les émotions désagréables de s’exprimer et conduisent au repli sur soi.

Quelle place pour la reconnaissance des émotions au travail ?

Pour « digérer » ces émotions au travail, il faut le temps nécessaire. L’organisation doit permettre un temps suffisant de récupération et de repos. La possibilité de se demander régulièrement « Comment je me sens ? », d’observer la présence de l’émotion, même si elle est désagréable, et d’observer ses manifestations physiques. Et la possibilité de se demander « De quoi ai-je besoin ? ». Le travail doit donner l’espace suffisant pour s’accorder a minima ce dont on a besoin pour aller mieux. Il s’agit de trouver des activités ressourçantes : faire une pause, des exercices de respiration, de cohérence cardiaque, parler à quelqu’un, aller marcher, prendre l’air … Autant de petits gestes qui, avec répétition et régularité, permettent non pas de réprimer ou d’anesthésier les émotions désagréables mais de les accompagner et de les contenir suffisamment pour restaurer un équilibre.

Néanmoins, si ces actions individuelles sont importantes, elles ne sont pas suffisantes. L’organisation doit aussi permettre une véritable reconnaissance de la pénibilité du travail émotionnel. Or les professionnel·es ont trop souvent l’impression d’être en bas de l’échelle et de ne pas être suffisamment considéré·es. L’organisation dispose de différents outils pour favoriser cette reconnaissance.

Le collectif comme ressource

Instaurer des groupes d’analyse de pratiques professionnelles (GAPP) peut être un levier de la reconnaissance de cette pénibilité. Les GAPP peuvent constituer des espaces d’écoute et d’expression précieux permettant d’accueillir et de transformer les émotions plus ou moins désagréables : colère, tristesse, impuissance, découragement, frustration, lassitude … Le groupe permet de rompre l’isolement, et peut générer du soutien, de l’entraide. Les participant·es aux GAPP, en échangeant leur ressenti et leur point de vue, peuvent développer une autre perception de leur travail, de ses enjeux et de ses limites. Ils·elles sont ainsi davantage en mesure d’identifier les marges de manœuvre possibles. C’est aussi avec ce travail collectif de conscientisation que peuvent émerger, par delà l’espace professionnel, des réflexions et actions plus globales sur la question de la répartition des ressources et richesses dans notre société.

L’enfance est une période de développement intense qui recouvre un grand potentiel d’exploration, de curiosité et de plaisir mais aussi de moments difficiles, dont les évènements traumatiques. Les expériences vécues dans l’enfance sont fondatrices de la conscience et de la perception que l’on a de soi-même et des autres : comment je mérite d’être traité·e ? comment se comportent les autres avec moi ? dois-je être sur mes gardes ou est-ce que je peux être en confiance ?

Ce expériences se déroulent en grande partie dans le cercle familial, en particulier avec les parents, et vont modeler l’image que l’on a de soi, des relations avec les autres et du monde qui nous entoure.

« Violences éducatives » et traumatisme développemental

Les recherches en neurosciences montrent que le développement du cerveau, du réseau neuronal et du système nerveux dépend beaucoup de l’environnement. Malheureusement cet environnement ne procure pas toujours la sécurité et la bienveillance suffisantes pour permettre un développement stable de l’enfant. Des parents peuvent être auteurs de violences envers leur enfant : négligences, humiliations, gifles, coups, menaces… Ces violences ne sont pas nécessairement visibles pour l’entourage, et si elles sont perçues, elles sont bien souvent minimisés, banalisées. Elles sont parfois qualifiées d’ « éducatives », indiquant que leur but serait de corriger et de faire obéir l’enfant. La succession et la répétition de ces violences peuvent générer un traumatisme développemental ayant des conséquences sévères sur la santé mentale de l’enfant et de l’adulte qu’il deviendra.

Mettre en lumière ces violences et leurs conséquences devraient être une préoccupation centrale dans notre société. Il s’agit d’un enjeu thérapeutique et aussi politique, car il pose la question de la place et du respect de l’enfant en tant que sujet et qu’être de droit.

Briser le mur du déni et de la silenciation

La première étape de la guérison est de reconnaître ce qui est arrivé. Parfois à l’âge adulte, le corps parle. Avec des résurgences traumatiques, des flashs persistants, des cauchemars, des attaques de panique… parfois ce sont des angoisses profondes que l’on peine à expliquer, parfois des colères incontrôlables, une anxiété ou une hypervigilance constante… Le corps et le mental souffrent, ils ont besoin de libérer la charge traumatique et de se réparer. Ce passage n’est pas évident du tout, car il implique de ne plus être dans le déni et dans la minimisation de ce qui s’est passé.

Sortir du silence est d’abord un combat intérieur car l’enfant se croit très souvent responsable des maltraitances qu’il subit. Un enfant maltraité, la plupart du temps ne cesse pas d’aimer ses parents, il cesse de s’aimer lui même. Il est difficile de reconnaître l’impact des violences et d’en vouloir à des parents agresseurs.

Si parler est aussi difficile c’est parce que ce silence est entretenu pas la chape de plomb que constitue le déni familial et social. Ce déni collectif impose aux victimes de se taire, de ne pas faire de vagues, et de préserver le secret. Quand une personne parle des violences intra-familiales, elle vient attaquer une représentation sociale idéalisée de la cellule familiale qui est censée être la plus protectrice. Les réactions à cette atteinte portée au mythe de la bonne famille sont rarement positives et bienveillantes. Parler des violences c’est prendre le risque d’être critiqué·e, discrédité·e, rejeté·e. Combien de personnes se voient, en particulier les femmes, qualifiées de capricieuses, de folles, ou d’hystériques lorsqu’elles dénoncent des violences. Ce mécanisme qui pousse les victimes à se taire s’appelle la silenciation. Cette silenciation des victimes constitue une blessure supplémentaire car elle fait porter aux victimes la culpabilité et la honte de ce qui s’est passé. Or un enfant n’est jamais responsable des violences que les adultes lui font subir.

Se sentir écouté·e et soutenu·e

Pour parler il faut se sentir écoutée. Il est nécessaire de se sentir en sécurité pour exprimer ce qui a été vécu. Les espaces de paroles sont des lieux de réparation car ils permettent aux personnes de se sentir entendues, accueillies, comprises et d’expérimenter un lien de confiance avec d’autres. Il est très libérateur de se dégager du poids du secret, des sentiments de honte et de culpabilité.

Des ami·es, des proches, un compagnon, une compagne, un·e thérapeute, un groupe de parole… peuvent offrir des possibilités de se réparer, en étant authentiquement accepté·e, cru·e et soutenu·e. Ces espaces de parole permettent de se sentir moins coupable et moins seul·e. Je dis « se sentir » car cela entraîne une véritable sensation corporelle de soulagement, de relâchement, d’apaisement. Et cela contribue au chemin de guérison.

J’ai envie de conclure cet article avec une citation d’Alice Miller que je partage ici :

« J’aime mes enfants si je suis capable de respecter leurs besoins et sentiments, et essaie de mon mieux de satisfaire ces besoins. Je n’aime pas mes enfants si je les considère non comme des êtres humains aux droits égaux aux miens, mais comme des objets à amender » Alice Miller

Comment en tant que femme dans une société patriarcale s’accepter, et au delà comment s’aimer ? Dans un système qui dévalorise systématiquement ce qui relève du «  féminin », ou le valorise superficiellement pour mieux le dénigrer, il est difficile en tant que femme de cesser de se dévaloriser, de se critiquer, d’avoir honte… Des normes sociales assignant les femmes à une façon d’être et de se comporter sont intériorisées très tôt dans l’enfance. Puis ces normes se manifestent presque quotidiennement à l’âge adulte au travers d’une voix intérieure hypercritique. Cette voix nous souffle des injonctions impossibles à tenir : que l’on ne fait pas assez ou pas comme il le faudrait, qu’on en fait trop, qu’on doit rester à sa place, qu’on doit être aidante, s’affirmer tout en restant discrète et surtout ne pas manifester sa colère…

Je rencontre beaucoup de femmes qui souffrent de subir ces injonctions et qui cherchent à s’outiller pour se sentir mieux, être en paix avec elle-même, s’autoriser à faire ce qui leur plaît… La thérapie féministe contribue à déconstruire ces mythes qui alimentent la culpabilisation des femmes, et à leur permettre de reprendre du pouvoir sur leur histoire. Nous explorons pas à pas ces injonctions et ces contraintes, souvent inconscientes, afin de les identifier et de s’en libérer le plus possible. Cette exploration est un chemin qui donne de la force et du courage. Car souffrir du patriarcat n’est pas une fatalité.

L’impact du patriarcat sur la santé mentale

Revenons un peu sur cet environnement et cette culture toxiques qui poussent les femmes à l’auto-critique permanente, voir à la haine de soi. Dans un système patriarcal, les femmes sont jugées en permanence. Nous sommes toujours trop ou pas assez quelque chose. Ces jugements permanents sur notre apparence, notre façon d’être et notre caractère ont des conséquences sur notre bien être. La socialisation genrée pousse aussi les femmes à sacrifier leurs besoins et leurs désirs pour combler ceux des autres. Tous ces mécanismes ont des conséquences très concrètes et une multitude de faits témoignent que nous baignons littéralement dans un environnement sexiste : micro-agressions, violences (sexuelles, conjugales, au travail…), inégalités économiques, charge mentale.

Cela a un impact direct sur notre santé : fatigue, épuisement émotionnel, perte d’estime de soi, sentiment d’insécurité, irritabilité, mal-être… Reconnaitre ces faits accablants est une nécessité. C’est ce que l’on appelle la conscientisation. Et c’est la première étape, il s’agit ensuite de prendre soin, de résister et de renverser la table. C’est à dire de pouvoir dire non, de se protéger et de se défendre.

Ne vous résignez jamais

J’ai eu la chance de rencontrer Gisèle Halimi à l’occasion d’une Fête de l’humanité, et elle m’avait dédicacé un livre qui s’intitule «Ne vous résignez jamais». Cette phrase résonne souvent comme un mantra dans ma vie. Elle guide aussi mon travail en tant que psychologue. Et je vois grandir une communauté de thérapeutes situé·es et engagé·es qui partagent les mêmes convictions et valeurs.

Dans mon activité thérapeutique, je mobilise et recherche en permanence des outils et concepts qui permettent de renforcer l’estime de soi, de cultiver à la fois la douceur et la force. Parce qu’il est tout aussi important de soigner ses parts blessées, que de développer le pouvoir d’agir et l’autodétermination.

Se libérer est un combat qui passe par un travail de conscientisation, d’auto-compassion et de décisions. Et ce combat n’est pas solitaire, il est collectif, il est social et il est puissant. Force à nous !

Les salarié·es du secteur public et associatif auprès desquels j’interviens dans le cadre de groupe d’analyse de pratiques, travaillent très souvent dans des contextes professionnels tendus : surcharge de travail, polyvalence exacerbée, manque de moyens humains, manque de financement… Comment alors prendre soin de soi, du collectif de travail et réaliser un travail de qualité ? Pour répondre à cet enjeu, un des moyens privilégiés en psychologie de travail est d’instaurer un dialogue sur l’activité, les façons de faire, les ficelles du métier et ses difficultés.

Une invitation à ralentir

Dans cette perspective, les séances d’analyse de pratiques professionnelles constituent un levier collectif puissant pour prendre du recul sur ses tâches quotidiennes, identifier les obstacles et les voies possibles de transformation. Prendre le temps de l’analyse collective opère une mise à distance, voire une mise en pause, des différentes formes d’injonction à l’immédiateté, à la productivité, à la performance… Car bien souvent les professionnel·les qui sont soumis·es à ces injonctions s’enlisent dans un mouvement d’auto-accélération et de sur-adaptation qui peut les conduire à l’épuisement et à l’usure. Se dégager de la saturation mentale devient alors un enjeu crucial pour préserver sa santé et continuer à faire un travail de qualité.

Oeuvrer pour la robustesse

Les temps d’analyse de pratiques constituent une invitation à oeuvrer sur le registre de la robustesse du travail et pas sur celui de la performance, ce dernier étant voué à l’échec dans un monde instable. Je m’appuie ici sur les travaux d’Olivier Hamant, chercheur en biologie et biophysique, proposant un modèle sociétal qui s’inspire du vivant. La robustesse, contrairement à la résilience, n’impose pas à l’être humain de s’adapter coûte que coûte à un contexte de travail délétère. Elle invite plutôt à rechercher les marges de manoeuvre pour faire évoluer ce contexte et son propre positionnement, au travers de la discussion et de la controverse avec d’autres exerçant le même travail ou auprès d’un même public. Cela nécessite de prendre du temps pour la parole, pour la réflexion, pour l’élaboration… de se poser les bonnes questions au lieu de se précipiter sur des solutions.

Ouvrir le champ des possibles

Par le biais de situations présentées dans le groupe, l’analyse de pratiques professionnelles permet le partage d’expériences, l’analyse de son ressenti et de sa posture professionnelle. Les séances ouvrent des perspectives en multipliant les options, en enrichissant les interactions, les liens aux autres et en nourrissant la coopération plutôt que la compétition. Ces temps, comme des parenthèses fécondes, offrent l’occasion de se demander ce qui est important pour soi dans ses missions, et de débattre avec d’autres des contraintes et de ce qui définit un travail bien fait. J’observe alors comment dans un contexte fluctuant et incertain, l’analyse de pratiques aide à retrouver une liberté de mouvement, de la créativité, à ouvrir le champ des possibles et à renouer avec un engagement individuel et collectif plus sain dans le travail.