L’enfance est une période de développement intense qui recouvre un grand potentiel d’exploration, de curiosité et de plaisir mais aussi de moments difficiles, dont les évènements traumatiques. Les expériences vécues dans l’enfance sont fondatrices de la conscience et de la perception que l’on a de soi-même et des autres : comment je mérite d’être traité·e ? comment se comportent les autres avec moi ? dois-je être sur mes gardes ou est-ce que je peux être en confiance ?

Ce expériences se déroulent en grande partie dans le cercle familial, en particulier avec les parents, et vont modeler l’image que l’on a de soi, des relations avec les autres et du monde qui nous entoure.

« Violences éducatives » et traumatisme développemental

Les recherches en neurosciences montrent que le développement du cerveau, du réseau neuronal et du système nerveux dépend beaucoup de l’environnement. Malheureusement cet environnement ne procure pas toujours la sécurité et la bienveillance suffisantes pour permettre un développement stable de l’enfant. Des parents peuvent être auteurs de violences envers leur enfant : négligences, humiliations, gifles, coups, menaces… Ces violences ne sont pas nécessairement visibles pour l’entourage, et si elles sont perçues, elles sont bien souvent minimisés, banalisées. Elles sont parfois qualifiées d’ « éducatives », indiquant que leur but serait de corriger et de faire obéir l’enfant. La succession et la répétition de ces violences peuvent générer un traumatisme développemental ayant des conséquences sévères sur la santé mentale de l’enfant et de l’adulte qu’il deviendra.

Mettre en lumière ces violences et leurs conséquences devraient être une préoccupation centrale dans notre société. Il s’agit d’un enjeu thérapeutique et aussi politique, car il pose la question de la place et du respect de l’enfant en tant que sujet et qu’être de droit.

Briser le mur du déni et de la silenciation

La première étape de la guérison est de reconnaître ce qui est arrivé. Parfois à l’âge adulte, le corps parle. Avec des résurgences traumatiques, des flashs persistants, des cauchemars, des attaques de panique… parfois ce sont des angoisses profondes que l’on peine à expliquer, parfois des colères incontrôlables, une anxiété ou une hypervigilance constante… Le corps et le mental souffrent, ils ont besoin de libérer la charge traumatique et de se réparer. Ce passage n’est pas évident du tout, car il implique de ne plus être dans le déni et dans la minimisation de ce qui s’est passé.

Sortir du silence est d’abord un combat intérieur car l’enfant se croit très souvent responsable des maltraitances qu’il subit. Un enfant maltraité, la plupart du temps ne cesse pas d’aimer ses parents, il cesse de s’aimer lui même. Il est difficile de reconnaître l’impact des violences et d’en vouloir à des parents agresseurs.

Si parler est aussi difficile c’est parce que ce silence est entretenu pas la chape de plomb que constitue le déni familial et social. Ce déni collectif impose aux victimes de se taire, de ne pas faire de vagues, et de préserver le secret. Quand une personne parle des violences intra-familiales, elle vient attaquer une représentation sociale idéalisée de la cellule familiale qui est censée être la plus protectrice. Les réactions à cette atteinte portée au mythe de la bonne famille sont rarement positives et bienveillantes. Parler des violences c’est prendre le risque d’être critiquée, jugée, discréditée, rejetée. Combien de personnes se voient, en particulier les femmes, qualifié·es de capricieuses, de folles, ou d’hystériques. Ce mécanisme qui pousse les victimes à se taire s’appelle la silenciation. Cette silenciation des victimes constitue une blessure supplémentaire car elle fait porter aux victimes la culpabilité et la honte de ce qui s’est passé. Or un enfant n’est jamais responsable des violences que les adultes lui font subir.

Se sentir écouté·e et soutenu·e

Pour parler il faut se sentir écoutée. Il est nécessaire de se sentir en sécurité pour exprimer ce qui a été vécu. Les espaces de paroles sont des lieux de réparation car ils permettent aux personnes de se sentir entendues, accueillies, comprises et d’expérimenter un lien de confiance avec d’autres. Il est très libérateur de se dégager du poids du secret, des sentiments de honte et de culpabilité.

Des ami·es, des proches, un compagnon, une compagne, un·e thérapeute, un groupe de parole… peuvent offrir des possibilités de se réparer, en étant authentiquement accepté·e, cru·e et soutenu·e. Ces espaces de parole permettent de se sentir moins coupable et moins seul·e. Je dis « se sentir » car cela entraîne une véritable sensation corporelle de soulagement, de relâchement, d’apaisement. Et cela contribue au chemin de guérison.

J’ai envie de conclure cet article avec une citation d’Alice Miller que je partage ici :

« J’aime mes enfants si je suis capable de respecter leurs besoins et sentiments, et essaie de mon mieux de satisfaire ces besoins. Je n’aime pas mes enfants si je les considère non comme des êtres humains aux droits égaux aux miens, mais comme des objets à amender » Alice Miller